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Page vérifiée Created at 11 Apr. 2015 - Contact

Ce qui m'a gêné dans "Ça" !

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  • Film d'horreur de l'automne, apprécié tout autant par la critique que par les spectateurs, Ça tient du divertissement de qualité mais manque de substance pour en faire le bijou décrit par certains et certaines. Voici en tout cas les principaux points qui m’ont interpellé :


    Le casting

    L’un des défauts du film repose sur la difficulté non à percevoir la bande de copains comme homogène (le quatuor du début fonctionne merveilleusement) mais à y intégrer les pièces qui vont progressivement s'y ajouter. En effet, deux personnages vont vite se greffer aux « ratés » : Beverly, la fille de la bande, et Mike, le jeune noir. Ici, l'adolescente est la première à poser problème puisqu’elle s’avère trop âgée et surtout trop mature pour se fondre dans le groupe. Si l’actrice possède environ 12 à 18 mois de plus que le reste du quatuor, à un âge où un tel écart s'avère essentiel, elle possède surtout des traits d’adultes et un talent bien supérieur aux autres membres de la distribution. De sorte que l’enfance a quitté ses expressions, ses gestes, son allure. Finalement, à travers Beverly, on ne navigue plus dans cette jeunesse à l’aube de l’adolescence mais on entre, tout au contraire, dans cette dernière. On comprend évidemment les raisons de ce choix et la difficulté qu’il y aurait eu à sexualiser une enfant plutôt qu’une ado. Pour autant, le contraste est gênant.


  • Il en va de même pour Mike. Son absence de charisme, son physique étrange (l’acteur a 17 ans) en font un boulet que l’équipe traînera jusqu’à la fin. En soi, le comédien n'est pas si mauvais mais il est dépourvu de l'aura nécessaire et vient faire tâche dans la bande (en plus d'être une sorte de doublon du petit gros, lui aussi étant pour le moins enveloppé). En vérité, toute la difficulté d’un casting d’enfants consiste à réussir la création d’un groupe complémentaire pour mieux faire naître une alchimie, une empathie. Or en choisissant une actrice trop mature et un autre trop impersonnel, Ça ne réussit jamais à élargir la bande de copains pour créer LE club des ratés.


  • Pop Horreur

    La première moitié du métrage offre un excellent dosage d’horreur et de tension. Étrangement, on lui a pourtant reproché de ne pas faire peur. Il me semble pourtant que ce reproche ne tient pas. La mort de Georgie en offre un aperçu. Le gore surprend par la mâchoire qui sectionne le bras, le sang qui jaillit en abondance tandis que la disparition du gamin dans les égouts, sous le regard du chat, donne un mélange d’implicite et d’explicite particulièrement efficace. Il en va encore de cette scène saisissante du garage, de son petit effet 3D-sans-lunettes du plus bel effet. On pourrait également citer d’autres scènes angoissantes comme celle du tableau dans le bureau du rabbin ou cette autre dans la salle de bain, dure et spectaculaire. Pour autant, plusieurs séquences sont moins réussies ou, quand elles fonctionnent, c'est pour venir rappeler certains modèles, déniant au métrage une partie de sa créativité voire de son identité. Ainsi sent-on grandement l’influence du Silent Hill de Christophe Gans que ce soit dans le travail de la chair, de la difformité, dans la composition de certains plans ou bien sûr dans cet esprit général de glissement/superposition entre la réalité et le monde de l'horreur. Une influence évidemment édulcorée. On pense à ce corps sans tête qui poursuit Ben dans la bibliothèque, à ces mains brûlées vives qui tentent de pousser la porte peu avant que celle-ci ne s’ouvre sur un Grippe-Sou caché derrière un rideau de plastique dans une posture mystérieusement épouvantable.



  • Malheureusement, on trouve également des tableaux beaucoup plus pauvres qui cèdent davantage à la pop culture contemporaine avec sa présence impérative de zombies, de jump scares. En cela, l’utilisation du lépreux se révèle presque contre-productive. De même, le côté très scolaire de la maison hantée avec ses enfants séparés et sa succession de moments stéréotypés diminuent l'intérêt sans pour autant nous priver de belles sensations. Au final, il y a presque une opposition entre des moments très travaillés, riches et d’autres beaucoup plus faciles donnant l’impression de vouloir satisfaire un public jeune pour lui offrir ce qu’il est venu chercher : des montagnes russes, un terrain conquis. De la même manière, il y a de la paresse à utiliser trop souvent les mêmes procédés, quitte à amenuiser les effets (la mâchoire et la démarche ultra rapide/saccadée du Gripsou revenant, par exemple, un peu trop à mon goût).

  • Les adultes

    Autre point dérangeant, celui de la quasi absence des adultes. En effet, non seulement les parents sont trop peu présents et mais les « grandes personnes » n’existent jamais vraiment. Le film sacrifie clairement cette dimension. A tort, me semble-t-il, puisqu’au fameux « show, don’t tell », il préfère s’appuyer sur le récit des "ratés" pour expliquer les réactions aux disparitions. C’est là une faiblesse puisqu'en supprimant le regard des adultes, en empilant les avis de recherche, Ça rate à la fois un angle pertinent mais encore une caractérisation des événements et fatalement une épaisseur supplémentaire. Sans oublier ce cadre oppressant où Grippe-Sou aurait trouvé dans ces adultes des sortes de complices ou de "malgré-nous". Finalement, à travers leur absence, c'est la ville de Derry elle-même qui se trouve privée d'un portrait complet. D'évidence, on aurait pu imaginer la séquence d'un conseil parents/professeurs destinée à évoquer publiquement les dernières disparitions ou même une simple discussion hors-champ pendant l’enterrement d’un cercueil vide avec l'objectif de révéler le déni planant sur Derry. Pire, le deuil lui-même est trop absent alors qu’il aurait pu s’agir de la pierre angulaire : deuil de l’enfance, deuil des autorités et des figures d’autorité incapables de protection ou d'écoute, deuil des camarades (uniquement vu par le prisme de la mère qui guette sa fille devant le lycée ce qui représente une contradiction avec le discours tenu sur les adultes). En cela, Çaéchoue à faire de son sujet une matrice capable de le nourrir tout du long, d’offrir l’opposition de la vision des adultes et des enfants, des innocents et des coupables pour en sortir un axe fort. En outre, les seuls adultes que l’on rencontre véritablement sont les géniteurs des "ratés". Et s'ils sont caricaturaux, ils peinent en sus à donner une image solide des habitants. Il en va aussi bien du père qui abuse de sa fille que de la mère possessive. En fait, il manque les parents démissionnaires, les absents, les lâches, les rigides, les faibles, les rationnels, ceux qui se cherchent perpétuellement des excuses. Bref, à exclure les adultes ou à les renvoyer à quelques figures extrêmement simplifiées, leur regard manque non seulement pour tendre un miroir à cette jeunesse mais encore pour développer le discours et épaissir l’atmosphère d'angoisse et d'isolement.


  • Le clown

    J'avoue être relativement partagé sur l'apparence (et non le jeu, excellent) de Grippe-Sou. D’abord parce que celui-ci me fait penser à une sorte de Pierrot-la-lune un peu poupin : des couleurs claires, unies, une recherche esthétique, des lignes douces, de bonnes joues, la bouche en cul de poule. En définitive, le personnage n’est en soi ni vraiment effrayant ni franchement clownesque. De telle sorte que la recherche artistique du maquillage diminue la tension des apparitions tandis qu'il faudra à l'acteur d'excellentes grimaces, ponctuées de très bons trucages (prothèses, SFX), pour susciter l'angoisse. En revanche, il peut avoir une attitude de séduction particulièrement intéressante mais qu’on retrouvera peu (d'abord à travers son interaction avec Georgie, ensuite avec la séance des diapositives). Finalement, alors que le Grippe-Sou du téléfilm était repoussant, comme tout bon clown qui se respecte (entre nous, c'est ignoble un clown), la nouvelle version rechigne à la laideur. Et c’est peut-être là un autre paradoxe. Car le film lui-même est très soigné avec une photo absolument magnifique et des environnements jamais vraiment laids ni répugnants (contrairement à Silent Hill soit-dit en passant). Il y a presque une contradiction inhérente à donner à un sujet d'horreur une apparence trop lisse, du moins esthétiquement. D’autant plus qu’on observe des manquement, des demi-mesures. Par exemple, le pourpre est la couleur d’annonce de Grippe-Sou. Elle fonctionne avec les ballons mais aussi avec certains éléments du décors, comme le panneau de sortie lorsque Ben ramasse les œufs. Malheureusement, cette idée d'un fil conducteur "pourpré" va finir par disparaître. Les éléments les plus identitaires, trop mécaniques et de courte haleine, finissent par s'épuiser ou se perdre au lieu de suivre le monstre et les enfants jusque dans son antre.



  • Années 80

    Dans Ça, les années 80 font office de madeleine de Proust aussi bien pour les trentenaires et quarantenaires qui les ont connues jeunes que pour les générations suivantes qui les fantasment (bon, entre nous, c'était top). A ce titre, j’ai beaucoup apprécié l’utilisation de la musique de The Cure, sans doute le groupe qui exprime le mieux la nostalgie (In between days, Close to me, Friday I'm in Love, Boys don't cry pour ceux qui aimeraient découvrir). Le souci principal tient malheureusement dans la reconstitution idyllique de cette époque, à travers ses boys band (les New Kids On The Block), ses gadgets, son esprit mais aussi une photo trop lustrée, très lumineuse. Ici, toutes les dimensions viennent en renfort du bon vieux temps, de l'empathie, du confort. Or en refusant de présenter toute la ringardise, l’aspect malsain et hypocrite de ces années (les scandales financiers, sanitaires, la drogue, les jouets biens dégueus façon les crados), le film désamorce une partie de sa tension. En fait, et c’est là tout le paradoxe, il est question ici de biberonner le spectateur à coup de nostalgie, d’enfance, de jeunesse et de le mettre en prise avec un Grippe-Sou revêtant lui-même cet aspect presque douillet. Le tout pour retomber dans les travers du cinéma de notre époque - affadissement, recyclage - à la manière de ces films trop démonstratifs qui finissent par s’épuiser, se contentant de touches d’originalité dans des canevas trop balisés. Enfin, il me semble que cette volonté de faire revivre les années 80 autour d'une bande de copains ne devrait être pas être utilisée comme le décorum d'un Goonies certes effrayant et viscéral mais plutôt comme la matière première d'un film où les enfants seraient les proies de leur époque autant que de leurs peurs. 



  • En conclusion,Ça est globalement très maîtrisé, efficace, mais il doit supporter le paradoxe de réussir un film d'horreur "doudou" à la gloire de l'enfance et des années 80, tout en donnant à la jeunesse d'hier et d'aujourd'hui ce qu'elle recherche désespérément : une bulle de réconfort qui n'éclatera jamais. De ce point de vue, la réussite est remarquable.


    ps: je fais pas gaffe mais je partage souvent des petites critiques de film sur mon FB (pas la page fan, j'oublie de c/c dans 95% des cas ). Donc allez voir Blade Runner en salle si vous le pouvez. Ca vaut largement le déplacement. Idem pour Seven Sisters que j'ai adoré. Même Thor Ragnarok, c'était étonnament cool alors que j'apprécie rarement les films de super héros. De même, j'avais été très impressionné par Kingsglaive. Puis j'avais recommandé aussi quelques séries : Frankenstein, L'Exorciste et surtout The Expanse, Ash versus Evil Dead et Westworld.


    edit : à propos du retour des années 80-90. Chouette vidéo de Tatiana Ventôse :