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Page vérifiée Created at 11 Apr. 2015 - Contact

Battlefield 1 : le minoritarisme

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  • Battlefield 1 arrive à point nommé pour faire le pont de manière décisive entre mon billet sur le racisme dans le jeu vidéo et cet autre sur les problèmes de méthode dans la presse spécialisée.

    Commençons par la méthode. Beaucoup d’articles critiquent l’exploitation de l’Histoire dans Battlefield 1. L'opus serait un mauvais jeu historique, le résultat d'une approche grossière, voire d'une inconséquence :
     Battlefield 1 se contrefiche de son propre sujet, écrit même le journaliste du Monde. 

    Malheureusement, ces affirmations sont le fruit d’un contre-sens absolu. Car la vérité historique (ou le consensus) n’est pas le sujet du jeu. Pour le comprendre, il suffit de se référer aux intentions des développeurs.

    J’ai eu plusieurs fois l’occasion d'invoquer le poète John Donne en expliquant qu’aucun jeu n’était une île. Je le redis encore aujourd’hui : on ne peut pas parler correctement d’un titre si on ne s’intéresse pas à son développement. En l’occurrence, il faut prendre en compte aussi bien le contexte que la volonté du studio.

    Par exemple, du point de vue de l'environnement, Battlefield 1 est un jeu développé dans une Suède minoritariste, par le studio first party progressiste DICE et publié par l’editeur inclusiste Electronic Arts. En cela, il s'inscrit dans un éco-système marqué par une gauche sociétale de tendance radicale.


  • Ignorer ce contexte, c’est se priver d’une clé de compréhension : les studios ne sont pas davantage des îles que les jeux qu'ils créent. En l'espèce, le contexte permet de retracer la généalogie de la morale des développeurs, d'éclairer leur position. Ainsi, et ils le disent eux-mêmes, Battlefield 1 n'est pas un jeu historique. Il est même bien différent :


    1 / Le site du jeu l'annonçait

    While our characters are at war, the stories in Battlefield 1 are personal. They’re about people rather than history or battles.

    - The Great War is diverse.


    2 / Daniel Berlin, lead game designer, l'expliquait

    - Gameplay is king. 

     We thought [the black soldier] was a cool image for the cover. When we set out on this game, we wanted to depict not just the common view of what the war was like. We wanted to challenge some preconceptions. We want to delve into some of the unknowns of World War One.

    We want to show diversity in the game. That’s been a key goal. You can see in the trailer that there’s a Bedouin woman warrior on a horse. She’s a playable character in the single-player campaign. 


    3 / Aleksander Grøndal, senior producer, le martelait : 

     - It’s not a documentary.

     - We wanted to challenge preconceptions and bring a greater diversity of story

    - But each War Story tries to tell a deep, personal story that makes you feel like you are in the middle of the horror of the world at war.


    4 / Plus significativement encore, on pouvait voir l'esprit du jeu dès son pitch initial 

    - screw realism, we're adding female soldiers, because we're way overdue.


    5 / Enfin, Lars Gustavsson, creative director, le résumait comme personne dans sa réponse à la louangeuse question (You've been pretty good about diversity...) d'un journaliste. Le propos est exemplaire :


    - For us, we [...] do it in a respectful way and an inclusive way, where we portray the different armies - not always as it was, but to portray the multitude of soldiers that fought within the different armies, showing this war in a modern way as part of what DICE believes and what Battlefield believes.

    6) Sans oublier la communication du compte officiel Battlefield. Par exemple, cette réponse à propos d'un soldat Singh suivie d'une autre, cette fois du compte twitter d'EA :



  • La conclusion est évidente. Oui, les racines de Battlefield 1 puisent dans l’histoire (rooted in History), mais l’arbre est là pour apporter son contre-poids. Par conséquent, il ne s'agit pas d'une démarche scientifique mais politique, idéologique et ludique. Il s'agit de compenser et même de rendre justice : aux joueurs, aux événements, aux minorités. A travers le fun du gameplay, la déformation de la représentation et la remémoration d’événements oubliés, il ne peut y avoir d'Histoire. Seulement une Réparation à caractère historique !

    Le véritable sujet de ce Battlefield est lié à la politique révolutionnaire de DICE et d'EA. Il est presque impensable que les journalistes ne voient que par le petit bout de la lorgnette, ignorant le contexte jusqu'aux déclarations des développeurs. C'est parce qu'il s'agit de réparer l'injustice faîte aux minorités (ethniques et historiques) que les acteurs mineurs deviennent majeurs et que les acteurs majeurs combattent désormais dans les tranchées des DLCs : exactement de la même manière qu'une figure historique arabe marginale se retrouve transformée en héroïne bédouine, compagnon de Lawrence d'Arabie, ou que les anglo-saxons (USA, Common Wealth) deviennent les acteurs principaux de la victoire en lieu et place des européens continentaux (France, Italie, Russie, Roumanie, Serbie, Belgique). Clairement, même si personne ne sous-estime le rôle de la Grande Bretagne ou ne méprise l'implication des combattants venus des 4 coins du monde (Inde, Nouvelle-Zélande, Indochine, Amérique du sud...), la symbolique déboulonne la statue, courbe la stature ! 

    Mieux, c'est à cet instant que le papier du Monde révèle son contre-sens le plus évident : 
    Electronic Arts ne fait guère preuve de curiosité historique.

    Au contraire, non seulement, il s'intéresse à la Première Guerre mondiale (peu utilisée dans le jeu vidéo) mais il se sert de protagonistes souvent ignorés (définition même de la curiosité historique) pour les ériger en symbole et acteurs majeurs du conflit. Qui avait entendu parler des 
    Harlem Hellfighters parmi le grand public ? Même des troupes australiennes ? Qui peut nier que ce collector d'un jeu dédié à la Première Guerre mondiale (et ils sont si peu nombreux) n'est pas une singularité ? Sans mentionner son rapport à la campagne même ?

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    Du point de vue de l'industrie, du point de vue des joueurs, Battlefield 1 propose un changement radical. Il est à la fois rupture et continuité. Il continue de propager la vision anglosaxonne du monde tout en cherchant à imposer le modèle suédois minoritariste. En cela, le jeu est fascinant. Il souligne des questions autrement plus pertinentes que celles du bien-fondé de jouer des Poilus. Peut-on réparer l'Histoire par la Fiction ? Faut-il un équilibre des mémoires ? Une égalité des racines ? Où s'arrête l'information ? Où commence la propagande ?

    Il en pose une autre sur la presse : pourquoi les journalistes ne voient-ils pas ce biais idéologique ? Car, et c'est là le plus drôle, ils imaginent le plus souvent une légèreté historique, préférant accuser le marketing de l'éditeur, l'inculture de joueurs avalant n'importe quoi, le peu de rigueur des créateurs ! Or, et c'est un point fondamental, les développeurs ont fait un énorme travail de recherche. Vous en trouverez qui discutent volontiers d'éléments pointus, citant des historiens académiques, mentionnant jusqu'à la série française Apocalypse : la Première Guerre mondiale. D'évidence, rien n'a été laissé au hasard. Pas plus qu'à la bêtise ou à l'ignorance. Les choix sont calculés : ludiques, politiques, idéologiques. Qu'ils plaisent ou non, ne pas les voir est un manquement considérable. 

    Enfin, et c'est le prolongement du sujet, le jeu vidéo n'est pas pris au sérieux. On n'expose que peu les grands courants qui le traversent, la guerre qui y fait rage et qui touche évidemment les blockbusters, ceux-là même qu'on pense -parfois à tort- neutres ou aseptisés : 


  • Ce qui est saisissant dans le choix de cet énorme studio (500 personnes), conforté par son titanesque éditeur (dans le top 5), c'est justement la bataille culturelle qu'il engage et ce sur tous les fronts. A l'heure actuelle, Battlefield 1 est sans doute le geste le plus radical dans l'histoire politique du jeu vidéo, la rencontre du modèle suédois et de la globalisation américaine au service d'une vision minoritaire, relativiste et militante du divertissement : all inclusive ! all fun! Il n'y a pas de faits, que des interprétations, disait Nietszche. Que du spectacle, ajoutera-t-on ! C'est n'est pas pour rien qu' Electronic Arts arpente la voix du minoritarisme, entre sponsor officiel de marches LGBT, dons aux associations de lutte contre l'inégalité des chances et orientation idéologique de leurs jeux. En tout cas, avec Battlefield 1 nous sommes bien devant une oeuvre culturelle d'exception qui bouscule jusqu'à l'idée de culture, de vérité, avec une bonne vieille dose d'hypocrisie. L'histoire n'est plus ce qui a été : elle est ce qu'on en fait. Elle est un choix culturel, un choix idéologique, un choix économique : au même titre que le genre ?!